Ce
courant voit ses problématiques tourner autour de la question de létablissement
de normes comptables et de méthodes financières susceptibles de rendre
perceptible la valeur des connaissances et plus globalement des actifs dit immatériels
ou intangibles. Lapport de cette approche réside dans leffort de réflexion sur
la
création de métriques quantitatives adaptées à cet actif immatériel (Dudezert,
2003).
On peut diviser ce courant en deux problématiques bien distinctes :
Ces
recherches sont associées à un enjeu économique: les entreprises consacrent de
plus en plus de ressources à la création de valeurs immatérielles. Ainsi, selon une
étude réalisée par un groupe de cabinets d'audit (CCAS et al., 1994), les actifs
incorporels comptabilisés représentaient, en 1994, 12% du total du bilan consolidé
des 100 premiers groupes industriels et commerciaux français. Cest, sans conteste,
le courant le plus actif concernant la valorisation du management des connaissances.
Si la connaissance est une source essentielle de création de valeur et de richesse,
comme évaluer son impact ?
La
question des actifs immatériels
A
lorigine de cette approche se trouve la crise des systèmes comptables
traditionnels. Dans la société de la connaissance, les documents de communication
financière des entreprises sont incapables de décrire lactivité dune entreprise
moderne, la souplesse de sa structure, ses alliances stratégiques, la
responsabilisation accrue de son personnel, la mise en œuvre de nouvelles
technologies de linformation, un marketing multimédia en réseau, limportance
critique des ressources intellectuelles de lentreprise (CIGREF, 2000). La gestion de
l'immatériel suscite depuis quelques années un regain d'intérêt, tant théorique
que
pratique. Par exemple, en juin 1995, l'IASC (International Accounting Standards
Committee) soumettait aux commentaires le projet de norme E50 (Exposure Draft
E50) relatif à la comptabilisation des éléments immatériels. Dans le même
temps, le
Commissariat Général du Plan lançait un appel d'offres sur le thème de l'économie
de
l'immatériel et recevait 56 réponses.
Mais
le problème posé par les actifs immatériels est quil est difficile de mesurer le
résultat du capital investi. Ces dépenses sont retrouvent généralement dans les
immobilisations et le besoin en fonds de roulement (stocks + créances clients
dettes dexploitation). Le revenu est alors mesuré par la différence entre les revenus
bruts de lactivité (chiffre daffaires, volume des ventes) et les coûts dexploitation
(le
coût de revient). En pratique, une même dépense peut être considérée soit
comme :
Dans
le cas des actifs matériels, le choix de laffectation fait lobjet dun consensus
dans lentreprise. Il nen est pas de même si une dissension apparaît et cest
malheureusement la situation que lon rencontre dès lors que lon envisage le cas des
dépenses à caractère immatériel (Pierrat, 2000).
Les
actifs immatériels sont ceux qui permettent à lentreprise :
En
contrôle de gestion/comptabilité, certains des actifs incorporels sont assez
évidents et connus : les brevets, les marques déposées, les droits de propriété
intellectuelle
et incorporés aux autres types dactifs. Dautres, plus difficiles à
identifier, sont associés au passif du bilan. Mais la méthode de lamortissement
traduit de moins en moins la valeur réelle générée par un investissement dans un
nouveau procédé ou une nouvelle technologie (CIGREF, 2000). La « révolution de la
valeur » consiste à créditer tout ou partie des éléments dactif et de
passif dune
entreprise à leur valeur de marché : valorisation qui conduit à une réévaluation
de
lensemble des bilans qui publie son premier rapport annuel sur le capital immatériel
en complément de son traditionnel rapport financier (CIGREF, 2000). Cest souvent
dans le cas de la vente dune société que lon constate un écart entre le montant
des
actifs et le prix dachat de la société.
Quelle
est cette valeur ajoutée ? Cela peut être une clientèle fidèle, la réputation
établie dun nom commercial, lemplacement dun magasin, etc. ; cest
le goodwill. Sa
valeur est intégrée à la comptabilité sous la forme dune somme forfaitaire
qui est
ensuite amortie sur une période pouvant atteindre 40 ans (CIGREF, 2000). Karl Erik
Sveiby (1997) explique lui aussi le constat de lécart entre valeur marchande et valeur
comptable dune entreprise par la possession dactifs incorporels qui napparaissent
pratiquement jamais dans les rapports annuels des sociétés. Cette valeur napparaît
que de façon indirecte, sur le marché boursier ou lorsquune entreprise change de
propriétaire. Lorsque la cotation est supérieure à la valeur comptable, la théorie
boursière traditionnelle considère ce supplément comme lévaluation, par le
marché,
du potentiel de bénéfices futurs. Cest ce potentiel qui est converti en goodwill
si la
société est vendue. Dans certaines sociétés, le goodwill peut dépasser
lensemble
des actifs corporels (CIGREF, 2000).
Dune
approche quantitative...
Le
q de Tobin est souvent cité comme une méthode quantitative pour calculer le
volume des actifs immatériels détenus par lentreprise. Lhypothèse proposée
est que
la firme a une valeur sur le marché qui peut excéder considérablement la valeur de
ses actifs physiques (Artus & al., 1998), grâce à ces deux éléments constitutifs
de sa
« base de connaissances ». Pour cela, on a recours au ratio de Tobin qui est le
rapport
de la valeur du marché dune entreprise sur la valeur de son capital.
Les
valeurs calculées varient selon le secteur étudié :
Il
sagit donc didentifier les variables exogènes propres aux entreprises qui pourraient
expliquer les fluctuations de leur valeur de marché, en dehors des explications en
termes de mouvements spéculatifs (Artus & al., 1998). Pour estimer de manière plus
précise le ratio de Tobin, on utilise trois variables supplémentaires :
Le
capital humain est estimé par Rb qui représente la valeur dun salarié pour
lentreprise. Le salaire moyen reflète la connaissance incorporée dans les individus :
plus le salaire moyen est élevé, plus la mobilité des salariés est limitée
et plus il existe
une relation durable du salarié avec lentreprise. Si la concurrence ne sexerce pas
davantage sur les employés, cest quil existe un capital humain spécifique à la firme
qui est détenteur de connaissances elles-mêmes spécifiques (Arrow, 1996).
Les écarts constatés sur la période de 1985 à 1996 sont expliquées à
40%
par les variations de la R&D
15%
par les variations du capital humain
45%
par les variations du ratio dendettement
Les
actifs intangibles (R&D et capital humain) jouent un rôle supérieur aux actifs
tangibles (le ratio dendettement). Les marchés semblent donc valoriser ces capitaux
que la comptabilité nenregistre pas.
Mais la limite principale de cette méthode est la suivante :
considérer que la
connaissance est contenue dans le goodwill et le q de Tobin revient à penser que
les
variations sur le marché entraîne une perte ou une augmentation des connaissances.
Dans cette logique, une entreprise dont le cours de bourse chute de 50 % perdrait
ainsi autant en actifs intangibles et en connaissances ?
...à
une approche qualitative
Ainsi, de nouvelles méthodes
qualitatives sont apparues pour rendre compte
de la valeur des actifs présents dans lentreprise ou crées en relation avec son
environnement. Parmi celles-ci, le « Balanced Scorecard » (BSC) développé
par
Kaplan et Norton (1995). Selon eux, les entreprises peuvent organiser leur système
de mesure de la performance selon quatre perspectives :
Dautres
modèles comme le Navigateur Skandia (IC), qui se focalise sur les
ressources intangibles et leurs interconnexions, et le modèle de Sveiby proposent une
autre méthode pour définir des métriques autour des actifs immatériels. La premier,
développé par Leif Edvinsson, mesure le capital intellectuel grâce à des métriques
fonctionnels portant sur le capital humain et le capital structurel. Ces trois approches
ont été rapprochées par Karl Erik Sveiby en 1998 dans le tableau ci-dessous :
|
Sveiby
|
Kaplan
& Norton
|
Edvinsson
|
|
Structure
interne
|
Processus
internes
|
Capital
organisationnel
|
|
Structure
externe
|
Clients
|
Capital
client
|
|
Compétences
|
Apprentissage
& Croissance
|
Capital
humain
|
Ces
modèles se sont fortement développés dans certaines organisations mais leur
mise en place demeure difficile car ils nécessitent:
Philippe
Lorino ne manque pas dans ses travaux de souligner les limites de ces modèles basés
sur une logique cause-effets: « on peut sinterroger sur lintérêt
résiduel des
perspectives , si elles ne constituent ni des axes stratégiques, ni une modélisation
descriptive de la chaîne de valeur en processus.[...] Lanalyse des facteurs de
performance est une sorte de puzzle, pour lequel chaque acteur dispose de sa propre
pièce. » (Lorino, 2001). Loin de présenter la solution miracle, ce type de reporting
permet
de rendre compte de limmatériel présent dans lentreprise avec une approche multicritère.
La
question du retour sur investissement et de la création de valeur
Lun des outils les plus utilisés pour calculer
la rentabilité dun investissement
est le ROI (Return On Investment). Cet indicateur financier a été développé
par MM.
Brown et Sloan chez General Motors au milieu du siècle dernier. Leur objectif était
de
sassurer que les investissements réalisés dans chacune des branche du groupe soit
cohérent. Ainsi son créateur déclarait à lépoque : « Je
ne dis pas que le retour sur
investissement soit la baguette magique qui sert en toutes occasions dans les
affaires. Il y a des moments où vous devez dépenser de largent pour rester
simplement présent dans votre domaine dactivité sans pouvoir penser à une
quelconque rentabilité [...] La question nest pas simplement de maximiser le taux de
retour pendant une courte période de temps mais de maintenir une rentabilité
donnée en moyenne sur une longue période. » Comme le constate Henri Bouquin
(1996), le pseudo-modélisation, arithmétique et non causale du ROI était si
convaincante quelle nappelait pas à douter. Le ROI est un indicateur ré-apparu
depuis peu sous limpulsion dAndy Grove à Intel, puis il sest diffusé dans
les
entreprises de nouvelles technologies au point de devenir « lindicateur clé » !
Or, les indicateurs strictement financiers ne représentent
que partiellement la
performance dun projet de management des connaissances étant donné que la
performance est comme un ratio, pas toujours mesurable, entre la valeur C des
ressources détruites (les coûts liés au fonctionnement de lentreprise)
et la valeur
V des prestations obtenues (Lorino, 1995 ;1997). Lexpérience montre que s'il n'est
pas raisonnable d'attendre un quelconque retour sur investissement d'un actif
immatériel (qui, par définition, permet de générer un bénéfice futur),
il est par contre
bien plus préjudiciable pour une entreprise de ne pas en disposer le moment venu
(Kray, 2002). Cest bien là tout le problème de considérer la connaissance en tant
quactif : comment prévoir la valeur du produit issu de la connaissance et, a fortiori,
dun processus favorisant son émergence, sa capitalisation et son application ?
Le
courant finance/contrôle de gestion est donc très actif sur notre problématique
mais il est, en même temps, encore très confus. Certains auteurs parlent même de
« gestion du capital intellectuel » pour désigner le management des connaissances...