3.1.1 Revue de la littérature
Une première revue de la littérature nous a permis de comprendre qu’il existe des techniques de mesure de la performance des processus de management des connaissances. A première vue, ces techniques sont principalement quantitatives car issues du monde financier et comptable. Mais une analyse plus précise dans différents domaines du management nous amène à penser qu’il existe plus de pistes qu’il n’y paraît. Etant donné qu’il n’existe aujourd’hui aucune méthodologie éprouvée et reconnue pour valoriser la management des connaissances, il nous semble nécessaire d’ouvrir notre perspective et d’avoir une approche trans-disciplinaire.
En nous basant sur les travaux d’Aurélie Dudezert (2003), nous avons réalisé une revue de la littérature dans le domaine des sciences de gestion pour mesurer les difficultés théoriques et pratiques à valoriser le management des connaissances dans l’entreprise.  Les développements théoriques pratiqués dans la partie précédente prennent alors tout leur sens puisque les travaux sur la valorisation du management des connaissances des entreprises impliquent de nombreux courants de recherche ayant des approches très différentes sur la question. L’auteur identifie neuf courants différents dans sa problématique de recherche.
La problématique dans le courant des Ressources Humaines
Le point de vue des Ressources Humaines décrit l’évaluation des connaissances sous l’angle des compétences et connaissances individuelles des membres de l’organisation (Dudezert, 2003). L’originalité de cette approche est qu’elle se concentre sur les aptitudes de l’individu à utiliser les connaissances en fonction de sa capacité d’apprentissage. Les travaux portant sur l’apprentissage organisationnel et les entreprises apprenantes ont nourri ce courant. La connaissance est définie comme étant distincte d’une donnée ou d’une information et l’accent est mis sur la nécessité de prendre en compte la spécificité des connaissances en développant des métriques particulières pour leurs évaluations (Dudezert, 2003). Ceci en deux dimensions : la première essaye de déterminer la réduction des duplications d’erreurs, et la seconde analyse l’évolution dans l’organisation des individus ayant participés à ces processus.
La problématique dans le courant de la finance et du contrôle de gestion
Ce courant voit ses problématiques tourner autour de la question de l’établissement de normes comptables et de méthodes financières susceptibles de rendre perceptible la valeur des connaissances et plus globalement des actifs dit immatériels ou intangibles. L’apport de cette approche réside dans l’effort de réflexion sur la création de métriques quantitatives adaptées à cet actif immatériel (Dudezert, 2003). On peut diviser ce courant en deux problématiques bien distinctes :
    • la question de la valorisation des actifs immatériels et de sa représentation dans des modèles comptables évolués ;
    • la question du retour sur investissement ou de la création de valeurs réalisés suite à la mise en place d’un processus de management de connaissances.
Ces recherches sont associées à un enjeu économique: les entreprises consacrent de plus en plus de ressources à la création de valeurs immatérielles. Ainsi, selon une étude réalisée par un groupe de cabinets d'audit (CCAS et al., 1994), les actifs incorporels comptabilisés représentaient, en 1994, 12% du total du bilan consolidé des 100 premiers groupes industriels et commerciaux français. C’est, sans conteste, le courant le plus actif concernant la valorisation du management des connaissances. Si la connaissance est une source essentielle de création de valeur et de richesse, comme évaluer son impact ?

La question des actifs immatériels

A l’origine de cette approche se trouve la crise des systèmes comptables traditionnels. Dans la société de la connaissance, les documents de communication financière des entreprises sont incapables de décrire l’activité d’une entreprise moderne, la souplesse de sa structure, ses alliances stratégiques, la responsabilisation accrue de son personnel, la mise en œuvre de nouvelles technologies de l’information, un marketing multimédia en réseau, l’importance critique des ressources intellectuelles de l’entreprise (CIGREF, 2000). La gestion de l'immatériel suscite depuis quelques années un regain d'intérêt, tant théorique que pratique. Par exemple, en juin 1995, l'IASC (International Accounting Standards Committee) soumettait aux commentaires le projet de norme E50 (Exposure Draft E50) relatif à la comptabilisation des éléments immatériels. Dans le même temps, le Commissariat Général du Plan lançait un appel d'offres sur le thème de l'économie de l'immatériel et recevait 56 réponses.
Mais le problème posé par les actifs immatériels est qu’il est difficile de mesurer le résultat du capital investi. Ces dépenses sont retrouvent généralement dans les immobilisations et le besoin en fonds de roulement (stocks + créances clients – dettes d’exploitation). Le revenu est alors mesuré par la différence entre les revenus bruts de l’activité (chiffre d’affaires, volume des ventes) et les coûts d’exploitation (le coût de revient). En pratique, une même dépense peut être considérée soit comme :
    • une dépense d’investissement (augmentation du capital investi)
    • une dépense d’exploitation (venant en diminution du résultat)
Dans le cas des actifs matériels, le choix de l’affectation fait l’objet d’un consensus dans l’entreprise. Il n’en est pas de même si une dissension apparaît et c’est malheureusement la situation que l’on rencontre dès lors que l’on envisage le cas des dépenses à caractère immatériel (Pierrat, 2000).

Les actifs immatériels sont ceux qui permettent à l’entreprise :
    • de développer avec ses clients des relations durables et de servir de manière efficace et efficiente de nouveaux marchés ;
    • de lancer des produits et des services innovants, répondant aux attentes de segments de marché ciblés ;
    • d’offrir rapidement et à un prix raisonnable des produits et des services personnalisés d’excellente qualité ;
    • de mobiliser les compétences et le dynamisme des salariés pour les mettre au service de l’amélioration continue des capacités, de la qualité et de la réactivité des processus ;
    • de déployer des systèmes d’information et des bases de données.

En contrôle de gestion/comptabilité, certains des actifs incorporels sont assez évidents et connus : les brevets, les marques déposées, les droits de propriété intellectuelle… et incorporés aux autres types d’actifs. D’autres, plus difficiles à identifier, sont associés au passif du bilan. Mais la méthode de l’amortissement traduit de moins en moins la valeur réelle générée par un investissement dans un nouveau procédé ou une nouvelle technologie (CIGREF, 2000). La « révolution de la valeur » consiste à créditer tout ou partie des éléments d’actif et de passif d’une entreprise à leur valeur de marché : valorisation qui conduit à une réévaluation de l’ensemble des bilans qui publie son premier rapport annuel sur le capital immatériel en complément de son traditionnel rapport financier (CIGREF, 2000).  C’est souvent dans le cas de la vente d’une société que l’on constate un écart entre le montant des actifs et le prix d’achat de la société.

Quelle est cette valeur ajoutée ? Cela peut être une clientèle fidèle, la réputation établie d’un nom commercial, l’emplacement d’un magasin, etc. ; c’est le goodwill. Sa valeur est intégrée à la comptabilité sous la forme d’une somme forfaitaire qui est ensuite amortie sur une période pouvant atteindre 40 ans (CIGREF, 2000). Karl Erik Sveiby (1997) explique lui aussi le constat de l’écart entre valeur marchande et valeur comptable d’une entreprise par la possession d’actifs incorporels qui n’apparaissent pratiquement jamais dans les rapports annuels des sociétés. Cette valeur n’apparaît que de façon indirecte, sur le marché boursier ou lorsqu’une entreprise change de propriétaire. Lorsque la cotation est supérieure à la valeur comptable, la théorie boursière traditionnelle considère ce supplément comme l’évaluation, par le marché, du potentiel de bénéfices futurs. C’est ce potentiel qui est converti en goodwill si la société est vendue. Dans certaines sociétés, le goodwill peut dépasser l’ensemble des actifs corporels (CIGREF, 2000).

D’une approche quantitative...
Le q de Tobin est souvent cité comme une méthode quantitative pour calculer le volume des actifs immatériels détenus par l’entreprise. L’hypothèse proposée est que la firme a une valeur sur le marché qui peut excéder considérablement la valeur de ses actifs physiques (Artus & al., 1998), grâce à ces deux éléments constitutifs de sa « base de connaissances ». Pour cela, on a recours au ratio de Tobin qui est le rapport de la valeur du marché d’une entreprise sur la valeur de son capital.
Les valeurs calculées varient selon le secteur étudié :
    • q > 1 dans les secteurs en forte croissance et en faible immobilisation, dans les industries intensives en technologie générant beaucoup de brevets
    • q = 1 dans l’industrie (automobile, manufacture, sidérurgie...)
Il s’agit donc d’identifier les variables exogènes propres aux entreprises qui pourraient expliquer les fluctuations de leur valeur de marché, en dehors des explications en termes de mouvements spéculatifs (Artus & al., 1998). Pour estimer de manière plus précise le ratio de Tobin, on utilise trois variables supplémentaires :

    • La R&D : Ra = dépenses de R&D / immobilisations corporelles brutes
    • Le capital humain : Rb = masse salariale totale / nombre d’employés
    • Le ratio d’endettement : D = dettes / fonds propres

Le capital humain est estimé par Rb qui représente la valeur d’un salarié pour l’entreprise. Le salaire moyen reflète la connaissance incorporée dans les individus : plus le salaire moyen est élevé, plus la mobilité des salariés est limitée et plus il existe une relation durable du salarié avec l’entreprise. Si la concurrence ne s’exerce pas d’avantage sur les employés, c’est qu’il existe un capital humain spécifique à la firme qui est détenteur de connaissances elles-mêmes spécifiques (Arrow, 1996).

Les écarts constatés sur la période de 1985 à 1996 sont expliquées à
40% par les variations de la R&D
15% par les variations du capital humain
45% par les variations du ratio d’endettement
Les actifs intangibles (R&D et capital humain) jouent un rôle supérieur aux actifs tangibles (le ratio d’endettement). Les marchés semblent donc valoriser ces capitaux que la comptabilité n’enregistre pas.

Mais la limite principale de cette méthode est la suivante : considérer que la connaissance est contenue dans le goodwill et le q de Tobin revient à penser que les variations sur le marché entraîne une perte ou une augmentation des connaissances. Dans cette logique, une entreprise dont le cours de bourse chute de 50 % perdrait ainsi autant en actifs intangibles et en connaissances ?

...à une approche qualitative
Ainsi, de nouvelles méthodes qualitatives sont apparues pour rendre compte de la valeur des actifs présents dans l’entreprise ou crées en relation avec son environnement. Parmi celles-ci, le « Balanced Scorecard » (BSC)  développé par Kaplan et Norton (1995). Selon eux, les entreprises peuvent organiser leur système de mesure de la performance selon quatre perspectives :
    • Financière (profitabilité, cash flow) ;
    • Client (satisfaction, parts de marché, force de la relation) ;
    • Interne (cycle, temps, qualité, productivité, innovation) ;
    • Apprentissage (relation entre l’employé et le système). 
D’autres modèles comme le Navigateur Skandia (IC), qui se focalise sur les ressources intangibles et leurs interconnexions, et le modèle de Sveiby proposent une autre méthode pour définir des métriques autour des actifs immatériels. La premier, développé par Leif Edvinsson, mesure le capital intellectuel grâce à des métriques fonctionnels portant sur le capital humain et le capital structurel. Ces trois approches ont été rapprochées par Karl Erik Sveiby en 1998 dans le tableau ci-dessous :

Sveiby
Kaplan & Norton 
Edvinsson
Structure interne
Processus internes
Capital organisationnel
Structure externe
Clients
Capital client
Compétences
Apprentissage & Croissance
Capital humain

Ces modèles se sont fortement développés dans certaines organisations mais leur mise en place demeure difficile car ils nécessitent:
    • une mise à plat des objectifs de l’organisation
    • une coordination accrue entre l’entreprise et les parties prenantes
    • une nouvelle forme de reporting de l’activité
Philippe Lorino ne manque pas dans ses travaux de souligner les limites de ces modèles basés sur une logique cause-effets: « on peut s’interroger sur l’intérêt résiduel des “ perspectives ”, si elles ne constituent ni des axes stratégiques, ni une modélisation descriptive de la chaîne de valeur en processus.[...] L’analyse des facteurs de performance est une sorte de puzzle, pour lequel chaque acteur dispose de sa propre pièce. » (Lorino, 2001). Loin de présenter la solution miracle, ce type de reporting permet de rendre compte de l’immatériel présent dans l’entreprise avec une approche multicritère.

La question du retour sur investissement et de la création de valeur

L’un des outils les plus utilisés pour calculer la rentabilité d’un investissement est le ROI (Return On Investment). Cet indicateur financier a été développé par MM. Brown et Sloan chez General Motors au milieu du siècle dernier. Leur objectif était de s’assurer que les investissements réalisés dans chacune des branche du groupe soit cohérent. Ainsi son créateur déclarait à l’époque : « Je ne dis pas que le retour sur investissement soit la baguette magique qui sert en toutes occasions dans les affaires. Il y a des moments où vous devez dépenser de l’argent pour rester simplement présent dans votre domaine d’activité sans pouvoir penser à une quelconque rentabilité [...] La question n’est pas simplement de maximiser le taux de retour pendant une courte période de temps mais de maintenir une rentabilité donnée en moyenne sur une longue période. » Comme le constate Henri Bouquin (1996), le pseudo-modélisation, arithmétique et non causale du ROI était si convaincante qu’elle n’appelait pas à douter. Le ROI est un indicateur ré-apparu depuis peu sous l’impulsion d’Andy Grove à Intel, puis il s’est diffusé dans les entreprises de nouvelles technologies au point de devenir « l’indicateur clé » !
Or, les indicateurs strictement financiers ne représentent que partiellement la performance d’un projet de management des connaissances étant donné que la performance est comme un ratio, pas toujours mesurable, entre la valeur C des ressources détruites (les “ coûts ” liés au fonctionnement de l’entreprise) et la valeur V des prestations obtenues (Lorino, 1995 ;1997). L’expérience montre que s'il n'est pas raisonnable d'attendre un quelconque retour sur investissement d'un actif immatériel (qui, par définition, permet de générer un bénéfice futur), il est par contre bien plus préjudiciable pour une entreprise de ne pas en disposer le moment venu (Kray, 2002). C’est bien là tout le problème de considérer la connaissance en tant qu’actif : comment prévoir la valeur du produit issu de la connaissance et, a fortiori, d’un processus favorisant son émergence, sa capitalisation et son application ?
Le courant finance/contrôle de gestion est donc très actif sur notre problématique mais il est, en même temps, encore très confus. Certains auteurs parlent même de « gestion du capital intellectuel » pour désigner le management des connaissances...
La problématique dans le courant des Systèmes d'Information
Selon Dudezert (2003), l’évaluation des connaissances semble, ici, analysée sous deux angles différents :
- dans une première approche, l’évaluation des connaissances est étudiée pour améliorer l’adéquation des outils aux besoins spécifiques de la circulation des connaissances. On trouve ainsi beaucoup d’articles consacrés à la description d’outils (datawarehouses, datamining, databases, workflows…) susceptibles d’aider à la mise en place de Systèmes de Gestion des Connaissances et à l’évaluation des connaissances dans ce contexte (sélection de connaissances, modélisation de connaissances, spécification d’une connaissance…).
- la deuxième approche, moins importante proportionnellement que la première, voit l’évaluation des connaissances dans le cas de l’identification de la performance des systèmes d’informations et de leur retour sur investissement.

Toutefois la distinction entre information et connaissances n’est pas toujours très nette dans ces travaux. Ils défendent principalement l’existence de systèmes de gestion des connaissances (Ermine, 2000) et mettent en valeur l’apport des NTIC sur le fonctionnement des entreprises. Les travaux de Simon ou de Le Moigne influencent fortement ce courant qui réfléchit sur la place de la connaissance dans le processus de prise de décision. Une majorité de chercheurs et d’institutions académiques (Universités, Ecoles de Management, Centres de recherche) classent le management de la connaissance dans ce courant.

Le cas spécifique de la gestion documentaire et des professionnels de l’information
Cette profession s’interroge sur la valeur de l’information et par là même sur la valeur de la connaissance. En effet avec Internet sont apparues des bases de données d’information gratuites qui concurrencent des bases de données payantes : comment alors savoir quelle information a le plus de valeur ? Plus précisément comment justifier encore l’existence de centres d’information et documentation si tout est accessible à l’utilisateur final? Quelle valeur supplémentaire a l’information transmise par les centres d’information et documentation ?  (Dudezert, 2003). La mission de ces services est de réaliser des recherches documentaires et de fournir de l’information sous des formes variées en réponse à des demandes de clients internes (Briand & al., 2002). La question clef qui est posée est celle de la valeur des connaissances des professionnels de l’information dans une économie où tout est information. La performance des professionnels de l’information ou des centres documentaires est alors étudiée. Les documentalistes peuvent également s’appuyer sur la norme NF ISO 11620, Indicateurs de performance des bibliothèques, pour définir des métriques permettant de valoriser leur travail. D’autres calculent la capacité apportée aux ingénieurs, aux consultants ou aux forces de vente de trouver une information de qualité rapidement qui permet à la compagnie de gagner du temps. En effet, à côté des activités de réponse aux demandes d’information, ces services exercent également des activités d’alerte sur des sujets spécifiques, que l’on peu assimiler à des prestations de veille (Briand, 2002).
La problématique dans le courant juridique
Le droit de la Propriété Intellectuelle a fortement évolué avec le développement des produits basés sur la connaissance. Dans notre introduction, Pierre Breese (2000) constatait que ce droit était aujourd’hui utilisé comme un instrument offensif et défensif pour acquérir ou protéger la connaissance. La notion juridique est également à la base de la location des connaissances à travers un contrat de travail (voir la case 2 de la matrice SDH).Elle permet de transformer la connaissance en un bien : un brevet, une licence, une marque, voire une idée. Nous sommes ici confrontés à une littérature peu dense dans ce domaine. La valorisation des connaissances est très peu étudiée par ce courant.